On ne s’adapte pas à l’oppression, qu’elle soit climatique ou politique
Texte publié le 8 octobre 2026 dans Le Club de Mediapart.
Après la multiplication des vagues de chaleur, le collectif Scientifiques en rébellion revient sur les réactions politico-médiatiques indignes au vu des souffrances et rappelle faits scientifiques et constats sur les politiques menées.
Cet été, l’exceptionnel n’était plus le caniculaire mais les rares instants de répit proches de feu les normales saisonnières. En France, ce contexte a servi de toile de fond à une saga politico-médiatique aussi accablante que les températures.
D’un côté, les conséquences directes de canicules et d’une sécheresse records : des personnes cloîtrées chez elles dans des fournaises ou dans des établissements publics devenus bouilloires thermiques, des agriculteur·ices en détresse face aux impacts sur les cultures et aux surmortalités massives dans les élevages (comptabilisées en tonnes pour invisibiliser les vies), des communes privées d’électricité, d’autres nécessitant des ravitaillements en eau, des événements culturels annulés, des lieux de baignade fermés pour cause de cyanobactéries, des systèmes de production électrique, hydraulique et nucléaire à l’arrêt, et bien sûr des incendies gigantesques, incontrôlables, alimentés par la sécheresse, la chaleur, et prospérant sur les terres dédiées à une sylviculture industrielle. Au total, ce sont des centaines de milliers de personnes vulnérabilisées ou décédées suite à des choix de société mortifères, des millions d’êtres vivants anéantis, et d’autres conséquences incalculables tant elles s’échelonneront dans le temps.
En regard, des réactions cyniques, offensantes et opprimantes : des policiers détruisant une piscine installée en bas de leurs immeubles par ses habitant·es, le maintien d’un défilé de mode Louis Vuitton sous une vague géante d’eau potable comme décor, des spots de communication gouvernementale sur d’évidents « réflexes de protection » qui restent inapplicables pour bien des travailleur·ses, une obscénité à rendre responsables celleux qui souffrent psychologiquement de l’incurie des décideur·ses et une surenchère d’indécences sur les plateaux climatisés des télévisions et des radios. Nous en retiendrons deux : « on s’est adapté au réchauffement climatique (il faut être honnête et reconnaître que le plus gros du travail a été fait), mais on ne peut pas s’adapter à ce genre de canicules… » par le récidiviste Emmanuel Macron (rappelant son « Qui aurait pu prédire ? »), et « Les scientifiques n’ont pas été assez convaincants », envoyé au visage de notre collègue climatologue Christophe Cassou, contributeur du 6e rapport du Giec, par le chroniqueur économique Emmanuel Lechypre sur BFMTV.
Au-delà de la colère immense qui nous habite et de la tristesse qui nous envahit face aux souffrances multiples, actuelles et à venir, conséquences de la disparition du climat tempéré en Europe, nous appelons à en tirer quelques enseignements.
Régulièrement, le gouvernement a été accusé d’inaction face au réchauffement climatique et aux destructions environnementales. Les faits contredisent ce constat. Le gouvernement a au contraire beaucoup agi pour l’accélération et l’aggravation des désastres écologiques en cours. On peut mentionner le décret de « Simplification de la procédure contentieuse en matière environnementale », la réautorisation de certains pesticides toxiques et une dérégulation sur le sujet des mégabassines, la remise sur le marché de 700 000 passoires thermiques, le refus d’utiliser les centaines de milliards d’euros de profits des entreprises pétro-gazières pour financer la sortie des énergies fossiles, les milliards d’euros investis dans l’intelligence artificielle et l’installation de datacenters, le siphonnage des aides à l’agriculture bio, etc. Avec ces mesures au service d’une idéologie dépassée de « croissance économique sans limites », le gouvernement participe activement et explicitement à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre et à l’effondrement de la biodiversité.
Il a également été accusé d’impréparation face aux conséquences du réchauffement climatique. Mais les faits démontrent le contraire. Le gouvernement s’adapte, à sa manière ! Il renforce son potentiel de coercition pour réprimer les citoyen·nes qui alertent sur la destruction de notre environnement, la dégradation des conditions de vie, l’augmentation des souffrances et de la conflictualité. « On ne peut pas s’adapter à des pics [caniculaires] qui n’ont pas d’équivalent » déclare M. Macron ? Malhonnête, puisque l’adaptation consiste à ne pas se référer au passé mais à anticiper. Cynique, puisqu’il se dédouane ainsi de sa responsabilité dans la perpétuation et l’amplification du désastre, soutenant un gouvernement qui dans le même temps, déploie un arsenal de nouvelles « lois scélérates » (dont la loi de la présomption d’usage légitime des armes pour les policier·ères votée début juillet, demandée en son temps par le Front national de Jean-Marie Le Pen). Il réaffirme pour ceux et celles qui en doutaient que son rôle n’est pas de protéger les citoyen·nes mais de maintenir un ordre établi où les profits des élites justifient tout, sans une pensée pour les victimes d’inégalités qui s’accroissent avec les bouleversements environnementaux.
Parmi les scientifiques, nombreux·ses sont celles et ceux qui ne cessent de documenter l’effondrement de nos milieux de vie et d’alerter sur des futurs douloureux, notamment au sein de notre collectif. Au cas où le gouvernement ou quelques journalistes remettraient à nouveau en cause le rôle de ces scientifiques dans la documentation et l’exposé de ces périls, nous aimerions rappeler quelques constats et propositions.
► On ne s’adaptera pas à un monde à +3 °C ou +3,5 °C, nous en sommes à +1.4 °C et cela se traduit déjà en France par 4 vagues de chaleur hors norme en 4 mois et des incendies terribles sur la période estivale… imaginez la suite. L’adaptation a des limites. Penser qu’elle passera par une climatisation à tout-va est un non-sens, devenu l’objet dominant du débat politique de l’été, repris comme un mantra, qui ne fait que révéler l’incompétence de nos politiques et leur mépris envers la population. S’il est souhaitable que la climatisation soit installée dans le cadre d’une planification collective quand elle est nécessaire à la protection des plus fragiles et quand d’autres solutions plus résilientes sont indisponibles à court terme (isolation, volets, etc.), elle ne résoudra en rien les problèmes. Elle n’aidera pas les agriculteur·ices, leurs cultures ou leurs bêtes, ni l’ensemble des travailleurs·ses en extérieur, ni les pompiers, pas plus que nos infrastructures ferroviaires ou électriques, ni bien sûr les forêts, les lacs et les animaux qui les peuplent. Sans parler du coût énergétique et de l’impact sur les températures locales qu’elle peut venir rehausser (phénomène des îlots de chaleur en milieu urbain).
► On ne s’adaptera pas « comme si de rien n’était », sans que notre société et nos vies ne changent radicalement. Le modèle du confinement nous éclaire sur l’adaptation vue par M. Macron : maintenir, même si cela nécessite d’enfermer les citoyen·nes. Déjà affectée à +1.4 °C, l’activité économique ne suivra pas non plus si elle ne bifurque pas, ce que M. Macron feint d’ignorer. Ses gouvernements ont dessiné un néolibéralisme extrémiste, totalitaire et ravageur se nourrissant des dernières forces de travailleur·ses soumis·es aux impératifs d’une caste et d’une idéologie hors-sol, dans un environnement de plus en plus dégradé, jusqu’à ce que les limites du vivable et du vivant soient atteintes. Comme alternative à cette fuite en avant ravageuse, des citoyen·nes, des collectifs, et des scientifiques réclament des changements permettant une adaptation viable, jouant sur tous les leviers à commencer par celui de la frugalité dans une société post-croissante démocratique.
► La croissance verte est un mythe capitaliste. Comme pour le changement climatique, il existe un consensus scientifique sur l’impossibilité de découpler ladite croissance économique de son impact environnemental. Les richesses produites n’ont jamais été aussi abondantes, les patrimoines des plus riches n’ont jamais été aussi élevés, les marchés financiers n’ont jamais autant emprunté et pourtant le niveau des dettes publiques n’a jamais été aussi haut. Permettre une transition sociale et environnementale juste nécessite une réorganisation de l’économie, une redistribution des ressources et une atténuation de l’empreinte de nos activités.
► Les sciences et les technologies ne doivent plus être là pour offrir des solutions permettant la poursuite d’une économie dite de croissance. Aujourd’hui, il n’existe pas de technologies permettant un retour en arrière climatique et environnemental ; ni même une stabilisation (neutralité carbone). Et même si nous en disposions, leur mise en place dans le temps et leur utilisation à une échelle suffisante sont illusoires. Ces scénarios ne sont brandis que par ceux qui ont intérêt à maintenir le statu quo le plus longtemps possible. Pour espérer limiter les bouleversements à venir, une remise en cause profonde de l’économie, de l’organisation sociale et des modes de vie sont nécessaires. Et en particulier de sortir de ce monde néolibéral où la compétition est la norme, servie par une croyance aveugle dans le technosolutionnisme.
► Les études estimant des coûts liés aux désastres d’origine climatique, à l’effondrement des écosystèmes, aux dysfonctionnements économiques, aux investissements dans des mesures d’adaptation plus ou moins pertinentes… s’accumulent et renvoient à des chiffres astronomiques. Il n’y a aucune justification à vouloir parier sur l’adaptation plutôt que sur la diminution des émissions et la sortie des énergies fossiles.
► Les sciences de l’environnement global sont claires. Il est explicitement dit dans les rapports du Giec – et leurs résumés relus et approuvés ligne par ligne par des représentant·es de tous les gouvernements – qu’une poursuite du réchauffement climatique est un risque pour l’habitabilité de la planète, accompagné d’une probabilité de famines à l’échelle globale. Les « qui aurait pu prédire ? » et « vous n’avez pas été assez convaincant » énoncés par certain·es politiques ou journalistes sont des tentatives assez abjectes de se dédouaner et de rejeter la faute sur les scientifiques.
En cet été 2026, la communication autour de « l’adaptation » et ses éléments de langage nous est apparue comme un choc. Plutôt que d’apprendre de ses erreurs et d’agir pour le bien commun, le gouvernement continue sa radicalisation dans le déni et dans l’étonnement feint. Il nous prépare benoîtement aux inondations qui viendront cet automne… réclamant de nous faire écoper une crue avec quelques seaux, parce qu’il n’a pas réparé le barrage qui a lâché en amont. Cette politique d’enlisement, relayée malhonnêtement par une partie du spectre politique, médiatique et industriel, fait le jeu de la discorde, propice à la violence et à la haine portées par le Rassemblement national. Face à l’ampleur des bouleversements à redouter, d’autres récits, parfaitement réalistes, existent heureusement. Un cataclysme écologique et climatique est évitable si l’on encourage la coopération, la concertation, le soin, le respect des écosystèmes et l’empathie. À bon entendeur.